mercredi 12 juin 2013

L'an 1841 et l'an 1941 ou Aujourd'hui et dans cent ans (1841)

Description de l'image  Joseph_Méry.png.Le 29 décembre 1841, Théodore Muret et MM. Cogniard frères proposent au théâtre de la Porte Saint Martin une revue intitulé L'an 1841 et l'an 1941 ou Aujourd'hui et dans cent ans. Le 6 janvier 1842, Joseph Méry livre sa critique dans La Presse:






La première partie de ce vaudeville ressemble à toutes les revues possibles. On y fait défiler, avec accompagnement de calembours et plaisanteries, tout ce qui a fait sensation en bien ou en mal pendant l'année qui vient de tomber sans retour dans le gouffre du temps, nouveau grain de sable ajouté à la poussière de siècles dont se compose l'éternité. C'est la Vérité, sous les traits de Mlle Lory, qui fait voir toutes ces belles choses à un bourgeois naïf et débonnaire qui s'en étonne fort. «Que serait-ce donc, si tu pouvais voir l'année 1941 ? J'ai envie de te procurer ce plaisir!» En effet, au moyen d'un breuvage quelconque, la vie du bonhomme est suspendue pendant cent ans. Nouvel Epiménide, il se réveille un siècle plus tard, juste à l'âge qu'il avait quand il s'est endormi de son sommeil magique, au milieu de l'avenir que nul de nous ne pourra voir.
Cette fiction nous avait jeté dans une rêverie plus profonde, peut-être, qu'il ne sied à un vaudeville de l'inspirer, mais tant pis pour MM.Cogniard frères, qui ont mis une idée dans leur revue! Nous regardions cette salle garnie de spectateurs de tout âge et de toute condition, et cette réflexion nous venait à l'esprit: à la date indiquée par ce vaudeville, nul de ceux qui sont ici, pas même ce petit enfant de deux ans, qui ouvre de grands yeux étonnés du haut de la galerie, sur le sein de sa mère, ne sera vivant pour voir si MM.Cogniard frères ont rencontré juste dans leur tableau de l'avenir. Tous ces gens-là, plus tôt ou plus tard, seront soigneusement enfermés dans des espèces de boîtes à violon, emmaillotés de linges et recouverts de sept à huit pieds de terre glaise, dans quelqu'une de ces nécropoles qui finiront par envahir la cité des vivants, et qui s'étendent épouvantablement à mesure que le monde vieillit. Quelques-uns seront au fond de la mer, ballottés par les vagues ou sur le sable de l'Afrique, mangés par les poissons ou remués par le mufle des hyènes. Qui sait! Celui-ci laissera ses os sur le sommet neigeux des Cordillères, celui-là glissera par mégarde dans le cratère de l'Hécla; mais, à coup sûr, il faudra bien, ici ou là, demain ou dans vingt ans, qu'ils finissent par rentrer au grand ventre de la terre. Dans un siècle, la terre aura absorbé quatre ou cinq cents millions d'hommes qui la recouvrent, sans compter les animaux de toute espèce. Quelle mangeuse, et sur combien d'étages de corruption nous agitons- nous!
Nous pensions à tout cela en regardant se démener, rire et chanter les acteurs et, par une espèce de seconde vue, nous les apercevions à leur lit de mort, pâles, livides, râlant, faisant des grimaces, se raidissant et luttant contre l'athlète invisible que nul n'a vaincu.
Tout cela n'empêche pas le vaudeville de MM.Cogniard d'être fort gai, mais quelques personnes ayant fait la remarque que nous étions profondément triste à cette représentation, nous serions fâché que l'on attribuât notre mélancolie à cette revue, une des plus jolies qu'on ait faites depuis longtemps. M.Bonnichon, Falempin, Tartampion ou Patouillard, nous avons oublié son vrai nom, se réveille précisément devant la Porte Saint-Martin, laquelle a été dorée sur tranche et considérablement embellie.
Les maisons, auprès desquelles la fameuse cité des Italiens n'est qu'une masure borgne, élèvent de toutes parts leurs magnificences babyloniennes. Les rues sont parquetées en bois des Iles, en palissandre, en citronnier; il n'y a plus de balayeurs, les frotteurs les ont remplacés; des phares à gaz sidéral portent la nuit, par toute la ville, un jour bleu aussi vif que celui du soleil, dont on se passe parfaitement, et dont on n'attend plus les caprices; les statues de marbre et d'or de Fouyou et de Chicard, considérés par cette génération comme des mythes de la plus grande profondeur, se dressent triomphalement sur des piédestaux ornés de bas-reliefs symboliques; il est question de la reprise d'Hernani, pièce de Victor Hugo, ancien poète fort célèbre de l'autre siècle, un peu obscur à cause de ses archaïsmes, et dont une jeune académicienne pleine de goût vient de refaire les vers, inintelligibles pour les spectateurs qui ne sont pas bien familiers avec la vieille langue française. C'est la nouvelle du jour, et les feuilles publiques opposent aux jeunes renommées ce grand nom de Victor Hugo, qu'elles auraient traîné dans la boue s'il eût vécu de leur temps. Les utopies des saint-simoniens se sont réalisées. Les femmes sont émancipées; la terminologie inventée par Mme Poutret de Mauchamps, rédacteuse en cheffe de la Gazette des Femmes, est en pleine activité et fait partie du Dictionnaire de l'Académie. — Une tamboure bat le rappel; de jeunes lionnes à tous crins font la chasse aux «grisets» (car il n'y a plus de grisettes), qui filent, le carton sous le bras et d'un air modeste, sur les trottoirs de mosaïque. Ces mauvaises sujettes prennent la taille de ces innocents qui rougissent et crient: «Finissez, petites coureuses de damoiseaux! Me prenez-vous pour un garçon de joie ou pour un loret!» Telle est la condition des hommes; ils cousent, tricotent et font le ménage. Les femmes sont avocates, peintresses, écrivaines, sapeures, caporales, jugeuses, etc.
Les enfants tettent des pipes culottées et laissent le biberon Darbo aux grandes personnes. De toutes parts se croisent des tilburys à vapeur: quand on veut aller vite, au lieu de fouetter les chevaux on souffle le feu. Une trompette sonne: c'est l'omnibus de la Chine qui va partir; il n'y a plus qu'une place; dépêchez-vous, ou il vous faudra attendre dix ou quinze minutes le retour de l'autre wagon. Voici des Japonais, des Kirghiz, des Papous. «Comment vous portez-vous, mon cher? — Et vous? — Pas mal; et Madame? — Assez bien, merci; elle souffre un peu d'un reste d'indigestion: elle a trop mangé de lézards et de chiens gras. C'est très lourd. — Voulez-vous accepter un petit dîner sans façon dans ma maison de campagne, près de Pékin? Vous aurez le temps d'être revenu pour voir le nouvel opéra, le Triomphe de l'Électricité, dont on dit tant de bien. — Non, merci, je suis invité à une chasse aux morses, près du pôle antarctique. Ce sera pour une autre fois»
Des ballons vont et viennent en l'air. La chimère des hommes volants est réalisée. Quel est cet être singulier avec des ailes de chauve-souris? C'est un Andro-Sélénite qui vient remettre sa carte à notre planète, car il faut que vous sachiez que, d'après la recette de Fourier, nous avons médicamenté la lune, si longtemps malade des pâles couleurs. Nous lui avons refait une atmosphère; elle est habitable, maintenant; on y va très facilement, et il est de bon goût d'y avoir un vide-bouteille pour l'été, car aller aux antipodes, cela est fade et commun. Il n'y a que les gens de peu qui osent passer là leur villégiature.
En 1941, comme aujourd'hui, il faut se loger quelque part. Bonnichon, voyant un écriteau de bronze doré suspendu à l'angle d'une maison, sonne et demande au concierge, vénérable vieillard qui sort en simarre de velours, achevant de prendre une glace avec une cuiller d'or, de lui faire voir les appartements à louer. «D'abord, dit le concierge, nous en avons un de trois cent quarante mille francs, avec charbonnière, remise pour ballons et machines à vapeur de maître, télégraphe électrique, ventilateurs chauds et froids, railroads de la cuisine à la salle à manger, water-closet à la vanille, éclairage bleu ou blanc à volonté, enfin tout ce qui constitue une habitation confortable. — Diable! c'est un peu cher, dit Bonnichon, j'aimerais mieux une petite chambre. — Nous avons juste votre affaire, une chambre de demoiselle un peu mansardée: vingt mille francs et douze cents francs d'éclairage; c'est à prendre ou à laisser.»
Et mille autres folies de ce genre, qui seront peut-être des réalités. La Vérité, prenant pitié de Bonnichon, le touche à l'épaule, le ramène au sentiment de la réalité, lui fait voir que toutes ces merveilles sont des décorations de théâtre et lui nomme les acteurs de la Porte Saint-Martin, qu'il a pris pour les personnages de l'avenir. 1941 est encore au fond de l'urne mystérieuse par laquelle Dieu verse l'éternité dans l'infini...

Joseph Méry in La Presse, 6 janvier 1842.

Retrouvez plusieurs textes de science fiction écrits par Joseph Méry sur ArchéoSF:
Histoire de ce qui n'est pas arrivé ( uchronie bonapartiste )
Nouvelles de l'avenir ( anticipations )








2 commentaires:

  1. Mon cher Philippe,
    Au risque de te contredire il s'agit de Cogniard Frères et non Coignard.
    Guy

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oups faute de frappe. C'est corrigé, merci !

      Supprimer